De quelques considérations sur nos monnaies anciennes

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De quelques considérations sur nos monnaies anciennes

Message par Beaujeu le Sam 30 Jan 2016, 17:04

Quelle différence y a-t-il entre un louis d'or et un napoléon ?


Il n'y en a pas dans le langage courant où les deux mots sont synonymes. Si pourtant votre grand'mère annonce qu'elle va vous montrer un louis d'or, il est presque certain qu'il s'agira d'un napoléon.

Louis et napoléon sont deux pièces d'or de valeur comparable qui se sont succédé. Le roi Louis XIII fit frapper une pièce d'or nouvelle qui se voulait de prestige et de propagande ; ce fut le « louis ». Ses successeurs l'ont ensuite fait produire jusqu'à la Révolution, chacun avec sa propre effigie. Ces monnaies sont généralement d'une grande beauté.

Le louis est une monnaie d'environ 8 grammes dont la teneur en or fin est voisine de 900/1000, un peu plus ou un peu moins selon les époques. Le louis vaut 24 livres, la monnaie du royaume. La livre se divise en 20 sols et le sol en 12 deniers. On retrouve là les 20 shillings et les 12 pence de la livre anglaise jusqu'aux années 1960.

On continua dans les débuts de la Révolution à frapper des monnaies d'or de 24 livres, mais avec une devise et un sujet républicains. Vint en 1795 la réforme de la monnaie qui votée en un mois de germinal nous valut le « franc germinal » et la disparition de la livre.

Il ne faut pas attribuer à la seule idéologie le rejet de la monnaie du régime déchu ; des raisons techniques y sont pour beaucoup : l'invention du système métrique et décimal obligeait à redéfinir la monnaie.

La livre divisée en 240 deniers était définie comme la valeur d'un certain poids d'argent fin, exprimé en unités anciennes et proche de 4,5 grammes selon le nouveau système de poids et mesures.
Le titre en or des pièces s'exprimait en carats (24 carats = or fin, chimiquement pur ; 12 carats = moitié d'or ; 18 carats = trois quarts d'or... le reste étant généralement du cuivre, parfois de l'argent, destiné à durcir l'or trop mou afin de ralentir l'usure des pièces). Ce titre affectait des valeurs légèrement variables et étranges à nos yeux telles que 21 carats et 7/16 de carat, plus encore un demi-seizième... Cet exemple représente 895/1000 d'or fin, très proche de la valeur ronde 900.

Soucieuse de rationalisation, la loi de 1795 disposait que :
- l'unité monétaire prendrait le nom de franc, et que le franc serait la valeur de 4,5 grammes tout rond d'argent fin ;
- le franc ne serait pas divisé en 240 parties mais en 100 tout rond ;
- le titre des monnaies d'or (et aussi d'argent) serait 900/1000 tout rond ;
- puisqu'on comptait désormais par 10 et non plus par 12, la pièce d'or future ne vaudrait pas 24 mais 20 francs. Elle serait donc un peu plus petite, au poids de 6,45 grammes.

On voit à ce qui précède qu'on voulait limiter le dépaysement de l'usager : le franc était presque égal à la livre et le mot franc lui-même vieux de plusieurs siècles. Franc était le synonyme officieux de livre. Molière parle souvent de francs.

Tous ajustements techniques faits, le franc valait environ 1,013 livre.

Le Directoire cependant n'avait pas un sou et ne frappa aucune monnaie d'or. Les premières pièces de 20 francs n'apparurent que sous le Consulat avec le profil de Bonaparte (à peu près copié sur une monnaie d'Auguste) puis quelques années après avec le profil plus empâté de Napoléon empereur. On appela napoléon cette nouvelle pièce qui succédait au louis.

Napoléon chassé, Louis XVIII ne revint pas à la livre. Il ne semble pas qu'on ait songé à un tel retour : le franc était plus rationnel, le système métrique intéressait déjà l'Etranger, et plus prosaïquement ce qui touche à l'argent tend à dépasser les idées morales... Louis XVIII fit frapper des pièces de 20 francs. Une quinzaine de types de « napoléon » porteurs de motifs royaux et républicains se succédèrent jusqu'en 1914, la dernière année de frappe. A notre époque on les appelle tous napoléons, y compris les types Louis XVIII ou Charles X.

A noter que dans les années 1950 on frappa plusieurs dizaines de millions de napoléons au dernier type de 1914 et des quelques années précédentes ; ces vraies fausses pièces portent les dates de 1914 et des quelques années d'avant. Elles n'ont évidemment jamais circulé, ce qui fait qu'elles sont souvent à l'état neuf et pour ce motif constituent le gros des bas de laine contemporains : le thésauriseur moyen aime l'or qui brille. L'homme de goût préfère les pièces qui ont réellement vécu et montrent une sobre patine.

Quid de l'évolution du vocabulaire entre louis et napoléon ?

Il faut d'abord noter que les monnaies d'Ancien régime cohabitèrent longtemps avec les pièces en francs. C'est un luxe de pays riche que refaire du jour au lendemain toute la monnaie au motif d'un changement de régime. Louis XVIII ajouta ses propres pièces à celles de l'empereur, sans les remplacer ; et les monnaies de Louis XVIII circulaient encore en 1914 comme toutes celles du XIXè siècle ; la stabilité de la monnaie sur cette période le permettait.

Les dernières pièces d'Ancien régime furent démonétisées par un décret de 1837. La mesure avait sa logique, mais comment ne pas noter que le fils du régicide Philippe Egalité liquidait ainsi les dernières traces de Louis XVI dans la vie courante ?  

Un homme du XIXè siècle désignait la pièce de 20 francs en disant « napoléon » s'il se voulait moderne, ou bien en disant « louis » par habitude, sans s'inquiéter de l'impropriété.

La littérature en atteste. Le colonel Chabert sous la Restauration se voit offrir pour ses besoins « dix napoléons » par un agent de change qui vient de les gagner au jeu. Madame de Rênal en 1830 propose à Julien Sorel « quelques louis » pour s'acheter du linge.  

J'ai sondé un jour une de ces boutiques de rachat d'or qui ont fleuri partout, afin de voir ce qu'elle m'offrait d'un napoléon de 1914 à tête de marianne (on m'offrit 120 euros pour un cours de 200 ; j'ai décliné presque impoliment). Le jeune tenancier me prenant peut-être pour beaucoup plus vieux que je ne suis parlait en disant « louis d'or ». Les boursiers quant à eux ne connaissent que le "napoléon", ou "nap".

Il va de soi que les louis réels sont de nos jours beaucoup plus rares que les napoléons. D'une part le gros des louis a été refondu au fil du temps pour faire des napoléons ; d'autre part l'expansion économique sans précédent du XIXè siècle causa la frappe de beaucoup plus de pièces d'or que jamais sous l'Ancien régime.

A noter que le mot périmé « livre » a subsisté tout au long du XIXè siècle et un peu au-delà pour chiffrer les rentes : « le duc disposait de cinq cent mille livres de rente ».

Je mettrai une note personnelle dans ces questions de monnaies anciennes et modernes en disant que, habitué depuis l'adolescence pour des raisons particulières à l'usage du système d'unités anglo-saxonnes, je jongle parfaitement avec ; aussi n'éprouverais-je aucun embarras à l'emploi d'une monnaie aux subdivisions tarabiscotées...! La rationalisation en toute chose apparaît comme une sorte de fatalité sociale, mais elle se fait couramment au prix de la perte d'une foule de particularismes qui mettent du sel dans la vie.
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Re: De quelques considérations sur nos monnaies anciennes

Message par Mickaelus le Mar 02 Fév 2016, 20:07

Je vous remercie pour ce développement très intéressant, Beaujeu, surtout moi qui ne m'y entends guère en matières monétaire et économique Smile .

Cela me rappelle notamment de très bonnes lectures balzaciennes, où les livres de rente sont prépondérantes, ou bien les appétits voraces et cupides comme celui du père Grandet !

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